L’Etranger

Après Visconti, François Ozon adapte L’Etranger de Camus. Un film sur  le manque de sens d’un anti-héros, Meursault, aux comportements absurdes qui pourraient passer pour autistiques. Cependant, son refus social est éthique et existentiel plus que neurologique. 

 Le génie de Camus résidait dans l’écriture qui épousait le propos : la pauvreté linguistique pour induire l’absurdité de la vie et le manque de sens. Dans le roman, le passé composé (par rapport au Passé simple qui dit la distance narrative) renforce la proximité, l’impression de témoignage (pas de reconstruction intellectuelle des faits), parfaitement objective. Plus de citations extraites du roman, en voix-off, auraient davantage restituées l’atmosphère réaliste du livre ?

Eros et thanatos 

Epousant la noirceur du roman, rendant la lumière aveuglante, écrasant la volonté du héros, le noir et blanc, parti-pris d’Ozon, traduit peut-être l’objectivité du passé-composé. Mais le noir et blanc apporte aussi une touche de glamour familière du réalisateur, en érotisant (trop ?) Meursault (Benjamin Voisin). Comme le regrette Ava Cahen, dans Le masque et la plume, l’esthétisation est excessive : l’acteur est parfois filmé « comme un mannequin dans une pub de parfums de luxe ». On en vient même à se demander si son meurtre ne serait pas motivé en dernière instance par une pulsion homosexuelle. Eros et Thanatos.

Pas de faux-self

Ozon met en exergue, d’une part, les normes implicites du discours social que Meursault ne respecte jamais : il ne connaît pas le faux-self et, du coup, la société va considérer sa neutralité lexicale comme une faute morale. Ainsi, le langage, dans le livre comme dans le film, devient une raison de condamnation ; d’autre part, le personnage, comme chez Camus, est uniquement dans le ressenti (la chaleur, la lumière, la fatigue, la volupté), sans analyse, sans introspection.

Meursault vit dans le présent immédiat, le subit. S’il réagit aux stimuli, il ne projette pas l’avenir, ne formule pas de regrets, n’analysant pas ses actes, ni ceux des autres. Il semble dissocié de la raison, de tout cadre moral. Il ne prend presque jamais d’initiatives, acceptant le mariage « si elle veut » et la mort comme une évidence.

L’attachement refoulé 

L’ambiguïté du personnage n’est sans doute pas assez marquée dans le film.  Dans l’incipit du roman, Camus écrit « Aujourd’hui maman est morte », le mot « maman », au lieu de ma mère, trahit un minimum d’attachement, sans doute très refoulé. Et lors du meurtre, « J’ai compris que j’avais détruit l’équilibre du monde, le silence exceptionnel d’une plage où j’avais été heureux » il laisse curieusement transparaître des sentiments.

Anti-héros absurde

Si certains des comportements de Meursault (dans le livre comme dans le film) pourraient être associés à l’autisme, il incarne avant tout l’homme absurde. Son refus social est éthique et existentiel plus que neurologique. D’ailleurs, il a une prise de conscience finale « Je m’ouvrais pour la première fois à la tendre indifférence du monde ».  Soulignons que la dernière scène où la sœur de la victime vient se recueillir sur sa tombe, est probablement un clin d’œil au formidable « Meursault, contre-enquête » de Kamel Daoud.

La touche judicieuse qu’apporte Ozon : sa dénonciation du colonialisme, symbolisé par le panneau « Interdit aux indigènes », ce que n’a pas fait du tout Camus. La photo d’Alger des années 30 montre le contraste entre Arabes et Blancs, dans leurs tenues vestimentaires, dans leurs habitudes.

Bref, une impression ambivalente : un film à la fois illustratif, qui respecte les moments clés du roman, avec, en filigrane, une pointe de relecture de la part d’Ozon – érotisme de Meursault et critique historique -.